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De l’inconscient aux gènes, Moustafa Ateya

jeudi 22 avril 2010, par Moustafa Noureldin Ateya

De l’inconscient aux gènes

Moustafa Ateya

Naissances, N° 18, Novembre 2003

Nous sommes un signe,
sans interprétation.

Hölderlin

De cet « août noir » 2003 : une leçon reste. Le toit seul ne protège personne. Aujourd’hui les vieux, demain les enfants, ensuite tous ? Quinze mille morts ? Certes il y a pire : des morts et de la misère vus comme un spectacle, partout dans le monde sans qu’on lève le petit doigt !
Des coupables ou des responsables ?

Cette manière d’aborder le sujet peut être irritante, mais il ne fait pas de doute que l’homme pose des questions et se pose des questions sur ses attitudes, ses motivations, et sur les raisons pour lesquelles il est ainsi aujourd’hui et un autre avec le temps, quelquefois méconnaissable à sa propre conscience. Y a-t-il une réponse ? Il fallait visiter là où l’homme tente de se chercher, c’est-à-dire dans l’esprit et dans le corps mais aussi dans les changements touchant le vécu d’une société donnée. C’est une démarche risquée, vu l’impossibilité de tout embrasser. Mais regardons au moins quelques réflexions qui font autorité dans le champ de la pensée, sans prétendre aucunement faire ne serait-ce qu’un tour de table. Donc, il faut se contenter modestement de certaines lignes fortes pour ouvrir un chemin. La subjectivité est inévitable, même si l’on se veut objectif. Ainsi les idées se confrontent et s’enrichissent.

Prenons la psychanalyse vue à partir d’un seul concept « l’inconscient ». C’est peu. Mais pour qu’une confrontation avec d’autres sciences -la génétique du comportement ou la neurobiologie de la personnalité - soit faite ce concept est important et nécessaire. Une confrontation ne cherche pas nécessairement à donner raison à l’un contre l’autre. Il s’agit de suivre l’effort que l’homme fait pour se comprendre, comprendre l’autre, et d’en débattre et voir comment il trace son futur entre rêves, possibilités et risques probables.

L’homme ne maîtrise pas son âme, c’est l’inconscient qui nous conduit, disait Freud, ou bien ce sont les gènes, disent certains savants, qui sont derrière notre conduite. Trois grandes vexations ont été infligées à l’homme, selon Freud. La première, cosmologique, quand Copernic ose dire que la terre est plus petite que le soleil et tourne autour de lui ; la deuxième, biologique, quand Darwin, a dit que « l’homme n’est rien d’autre ni rien de mieux que les animaux, il est lui-même issu de la série animale, apparenté de près à certaines espèces, de plus loin à d’autres. » Mais l’atteinte la plus douloureuse vient sans doute de la troisième vexation, qui est de nature psychologique : la psychanalyse, qui affirma que, malgré toutes les apparences et les croyances, l’homme ou « le moi n’est pas maître dans sa propre maison 1 » ; que jamais, il n’est le souverain de son âme.

La philosophie des sciences montre son intérêt pour cet argument quand Karl Popper le discute mais en émettant des réserves : « Quant aux théories psychanaliques… Elles sont purement et simplement impossibles à tester comme à réfuter. Il n’existe aucun comportement humain qui puisse les contredire. Ceci n’implique pas que Freud et Adler n’aient pas eu une représentation exacte de certains phénomènes ; je suis convaincu, quant à moi, qu’une grande part de ce qu’ils avancent est décisive et tout à fait susceptible de trouver place, ultérieurement, dans la psychologie scientifique se prêtant à l’épreuve des tests 2. »

La psychanalyse est un placebo, a dit récemment Adolf Grünbaum, philosophe des sciences. « … Rien n’interdit de considérer la cure psychanalytique comme l’équivalant d’un placebo, médicament pouvant se révéler efficace bien que dépourvu de tout principe actif », tout en s’opposant à l’idée de Popper que la psychanalyse soit irréfutable, car « des thèses de Freud ayant un caractère prédictif, peuvent donc être vérifiées ou infirmées 3. » S’agit-il de la fin de la psychanalyse ? Déjà-vu ! Fin de l’histoire, fin de la littérature, fin de l’art, fin de l’idéologie, et même, fin du monde ! Questionnements et incertitude. Incertitude sur une fin car les interrogations sont sans cesse posées. Les religions, aussi, peuvent être vues comme placebo. Par exemple, le fait que Jésus soit l’acte du « Saint-esprit » n’est révélé, dans l’évangile de Matthieu, que comme un rêve. Pourtant, on y croit, sans que les sciences puissent ôter aux croyants leur foi.

« 18 — Or la naissance de Jésus-Christ arriva ainsi : sa mère, Marie, étant fiancée à Joseph, avant qu’ils fussent ensemble, se trouva enceinte par l’Esprit Saint. 19 — Joseph, son mari, étant juste, et ne voulant pas faire d’elle un exemple, se proposa de la répudier secrètement. 20 — Mais comme il méditait sur ces choses, voici, un ange du Seigneur lui apparut en songe, disant : Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre auprès de toi Marie ta femme, car ce qui a été conçu en elle est de l’Esprit Saint ; … 24 – Or Joseph, étant réveillé de son sommeil, fit comme l’ange du Seigneur le lui avait ordonné, et prit sa femme auprès de lui ; 25 – et il ne la connut point jusqu’à ce qu’elle eût enfanté son fils premier-né ; et il appela son nom Jésus 4. »

L’ambivalence des humains consiste à croire à l’événement « transcendant » plus facilement qu’aux paroles de leurs semblables. Quel que soit son domaine de recherche, le scientifique lui-même n’arrive pas, parfois, à être rationnel jusqu’au bout de sa doctrine. Antonio Damasio n’est qu’un exemple. Il écrit : « Ressentir de la douleur ou éprouver du plaisir consiste à avoir des processus biologiques dans lesquels notre image du corps, telle qu’elle est représentée dans les cartes corporelles du cerveau, se conforme à une certaine structure. Les médicaments comme la morphine ou l’aspirine altèrent cette structure. Et de même l’ecstasy et le scotch. De même les produits anesthésiques. De même certaines formes de méditation. De même les pensées de désespoir. De même enfin les pensées d’espoir et de salut 5. »
N’est-elle pas un placebo aussi cette idée de Damasio ? Dire que « certaines formes de méditation, les pensées d’espoir et de salut » altèrent la structure du cerveau, n’est-ce pas accorder la même capacité d’action sur la structure du cerveau aux produits chimiques, drogues et aux pensées et activités ou réactions mentales.

Pourquoi pas ? Mais nous avons le droit de nous interroger sur la possibilité de les soumettre à l’expérimentation. Comment, en laboratoire, peut-on faire passer un homme de l’état « normal » à l’état de désespoir (et inversement) pour mesurer les changements survenus dans la structure du cerveau ?

Il y a une autre façon de parler des interactions entre le cerveau et l’expérience et ses conséquences sur nous. Le neuroscientifique, Joseph Ledoux, qui affirme que : « … l’expérience que nous avons de la vie peut avoir de profonds effets sur notre comportement. Si les gènes sont importants, ils ne sont pas seuls à l’être 6. »

Le débat est vieux : est-ce que la psychanalyse est une science sur laquelle nous pouvons nous appuyer pour comprendre nos fonctionnements et notre comportement, pour résoudre nos problèmes sans fin dans un monde turbiné d’évolution matérielle, sociale, économique, culturelle, etc. ?
Alors : « Qu’est-ce qui fait ce que nous sommes ? » Si tout est fini et si la connaissance de l’être humain se trouve assiégée par-devant, par-derrière et par les côtés, comment expliquer nos actes, notre vie ?

Certaines tendances de la psychanalyse ne se sont pas contentées de traiter des cas cliniques dans des cures, mais voulaient interpréter la nature humaine de tous les temps. Un défi bien « alambiqué » pour une seule branche des connaissances qui se compliquent de jour en jour. Or Freud, au début, n’est pas tombé dans le piège du tout-puissant savoir car il écrivait : « La psychanalyse, selon moi, est incapable de créer une vision du monde qui lui soit particulière. Elle n’en a pas besoin, elle est une part de la science et peut se rattacher à la vision du monde scientifique. Mais celle-ci ne mérite guère ce nom grandiloquent, car elle n’est pas vision de tout, elle est trop inachevée, n’élevant aucune prétention à la clôture et à la formation de système. La pensée scientifique est encore très jeune parmi les hommes, les grands problèmes qu’elle n’a pas encore pu maîtriser ne sont que trop nombreux 7. » Pourtant dans plusieurs de ses écrits — « L’avenir d’une illusion », « Le malaise dans la culture », « Totem et tabou », « L’homme Moïse »

— Freud a tenté, plus tard, d’élaborer cette vision du monde.Certains psychanalystes ont suivi la même démarche. C’est le cas de Reich et Fromm et bien d’autres. Enfin, rien n’a jamais interdit à l’homme de penser le sens de sa présence sur terre et son destin.

Vers la fin de sa vie Lacan tire sa leçon avec modestie en rendant à la psychanalyse un statut plus proche de la réalité. Il dit : « Ce que j’ai à vous dire, je vais vous le dire, c’est que la psychanalyse est à prendre au sérieux, bien que ça ne soit pas une science. C’est même pas une science du tout, parce que l’ennuyeux, comme l’a montré surabondamment un nommé Karl Popper, c’est que ce n’est pas une science parce que c’est irréfutable. C’est une pratique, une pratique qui durera ce qu’elle durera, c’est une pratique de bavardage. Aucun bavardage n’est sans risque. Déjà, le mot « bavardage » implique, implique quelque chose, ce que ça implique est suffisamment dit par le mot « bavardage », ce qui veut dire qu’il n’y a pas que les phrases, c’est-à-dire ce qu’on appelle les propositions qui impliquent des conséquences, les mots aussi. « Bavardage » met la parole au rang de baver ou de postillonner, elle la réduit à la sorte d’éclaboussement qui en résulte. Voilà. Ça n’empêche pas que l’analyse a des conséquences, elle dit quelque chose 8. »

C’est une pratique qui marche et l’on peut dire aussi que c’est une « activité », comme le dit Wittgenstein pour la philosophie. Et cela n’enlève rien à leur place si l’une ou l’autre n’est pas une science. Même un art, comme le formule à son tour Serge Leclaire, psychanalyste et neuropsychiatre : « … La psychanalyse est un art. Un art quel qu’il soit est une pratique qui s’agence autour du non sensible, du non perceptible, l’invisible, l’impalpable, le silence, le vide… L’objet de la psychanalyse est l’appareil psychique, l’âme… et comme tout art elle est « fragile », « exposée à sa dégradation. La psychanalyse, comme tout art « est précieu(se), car c’est un enjeu vital que maintenir ce rapport avec l’âme du monde, ce noyau, ce vide 9. »

Il y a certes toujours un débat possible, mais le constat que fait le psychanalyste André Green témoigne d’un pessimisme lié au refus de reconnaître les fondements de la psychanalyse par la majorité des neurobiologistes et des cognitivistes et au fait que la démarche des psychanalystes vers un dialogue reste timide. « On peut cependant, sans optimisme excessif, espérer que les psychanalystes réussiront mieux, à terme, à se faire entendre, la clinique restant la pierre de touche pour juger de la pertinence d’une théorie générale. Je reste partisan – au contraire de beaucoup d’autres – d’une ouverture vers les biologistes… C’est que je ne vois aucun avantage à construire une théorie psychanalytique totalement affranchie du savoir sur le soma 10. » Green écrit encore cela : « La psychanalyse, devenue obsolète, doit faire face maintenant à un nouveau protagoniste dans le discours culturel : les neurosciences et les sciences cognitives. Le psy a été chassé par le neuro, comme l’inconscient issu des pulsions par le cognitif. Presque tout ce qui est discours dit « scientifique » ignore tout, en fait, de la psychanalyse 11. »

Inconscient et métabiologie

Mais, il fallait qu’en 1992, un certain Gerald Edelman, neurobiologiste, prix Nobel de médecine, défende des idées qui vont au-delà de la science biologique, des idées métabiologiques pour appuyer les thèses de la psychanalyse, pour ouvrir une fenêtre dans le mur opaque de la science.
Il écrit que « … de nombreux résultats, issus de l’étude des névroses, de l’hypnotisme et des lapsus, se sont accumulés qui montrent que les thèses freudiennes de base sur l’action de l’inconscient étaient, pour l’essentiel, correctes…. » Edelman tire la leçon de son constat : « Ma conclusion générale — importante pour toutes les théories de l’esprit — est la suivante : étant donné qu’il existe des actes régis par l’inconscient, les conclusions auxquelles on parvient par introspection consciente peuvent être sujettes à graves erreurs. Autrement dit, le cartésianisme invétéré est incompatible avec les faits 12. »

Cette démarche sera suivie par d’autres neurobiologistes, comme s’il fallait qu’une personne « ne jette pas sa pierre la première » pour que des voix commencent à démontrer la complexité de l’être humain sous l’œil d’une seule science. Ainsi, Antonio Damasio formulera plus tard la même idée qu’Edelman. Il dit que nos pensées et nos souvenirs sont « l’aboutissement d’un long processus dont nous n’avons pas conscience. On sait que l’esprit humain est sous influence de facteurs mystérieux, désignés sous l’Antiquité par la figure des dieux ou du destin. Et que ces puissances furent restituées au début du vingtième siècle dans les profondeurs souterraines de notre esprit : selon le modèle généralement attribué à Sigmund Freud, le travail souterrain de l’esprit, surtout un certain nombre d’expériences faites par l’individu au début de sa vie. Et selon Jung, l’inconscient aurait été modelé depuis par l’évolution… » Il ajoute cette idée radicale, affirmative sans l’ombre d’une ambiguïté à propos de l’inconscient : « … Les preuves de l’existence de l’inconscient n’ont cessé de s’accumuler durant ce siècle, y compris à travers des travaux qui ne se réclament ni de Freud ni de Jung… » La psychologie sociale, la psychologie cognitive et linguistique et la neuropsychologie ont contribué à donner des preuves indiscutables de l’importance des influences non conscientes sur l’esprit et le comportement humain et sur le fonctionnement de l’inconscient 13. Damasio va même plus loin que d’autres neurobiologistes dans sa rencontre avec l’inconscient et la psychanalyse. Il confirme que « Le monde de l’inconscient psychanalytique s’enracine donc au sein des systèmes neuronaux qui forment le support de la mémoire autobiographique ; on considère d’ailleurs généralement que la psychanalyse est une manière de retrouver un réseau de connexions psychologiques entrelacées au sein de la mémoire autobiographique
14. »

La chose la plus étrange est de lire ces lignes concernant la formation de notre « conscience morale », selon Damasio ! « … Le système inconscient de signaux neuronaux d’un organisme individuel engendre le proto-Soi, lequel permet le développement d’un Soi-central et d’une conscience-noyau, lesquelles à leur tour permettent la formation d’un Soi-autobiographique, puis de la conscience-étendue. En bout de chaîne, la conscience-étendue conduit à la conscience morale 15. » On a le droit de poser la question : est-ce vraiment scientifique ou l’effet d’une simple imagination, car comment peut-on vérifier cela ? Est-ce que notre conscience morale est une affaire biologique ?

Je pense que le problème et la confusion sont liés à l’utilisation par les neuroscientifiques de concepts qui sont déjà chargés de sens par la philosophie, les religions, la psychanalyse… etc. Et, encore, les définitions de ces concepts varient selon les disciplines. Néanmoins, il reste des divergences sur cette question au sein de la communauté des neurobiologistes qui montrent que cela n’est pas si simple. Pour Ledoux, si un chercheur résolvait « le problème de la conscience, est-ce que cela nous expliquerait ce qui motive les gens ? Sa réponse est : « Non, car la question posée par la neurobiologie de la personnalité est « comment notre cerveau fait ce que nous sommes. Et beaucoup de nos pensées, sentiments et actions se déroulent automatiquement, la conscience ne les appréhendant, quand elle le fait, qu’au moment où ils se produisent. » A ce niveau Ledoux commence à se différencier quant à la question de l’inconscient. Il dit autre chose à propos de ce concept qui le distingue d’autres neuroscientifiques, en particulier d’Edelman et de Damasio car il émet une certaine réserve à l’égard de la psychanalyse. Il dit qu’une compréhension « des mystères de la personnalité dépend crucialement de l’élucidation des fonctions inconscientes du cerveau. » Mais il ajoute sa propre définition pour enlever toute ambiguïté : « Inconscient est en fait un mot notoirement ambigu. Certains peuvent penser qu’il réfère aux souvenirs refoulés de Freud, d’autres à l’état dans lequel on tombe quand on est dans le coma ou quand on a reçu un coup sur la tête, ou trop bu. Aucune de ces définitions ne correspond à ce que j’ai à l’esprit. Ce que j’entends par ce terme correspond plutôt aux nombreuses choses que le cerveau effectue sans qu’elles soient accessibles à notre conscience 16. » Il n’empêche que Ledoux met la question « entre parenthèses », laisse la question en suspens. C’est en évoquant « les aspects implicites et explicites de soi » qu’il aborde les termes de la psychanalyse. Selon lui, les choses que nous savons de nous sont les aspects explicites alors qu’au contraire, les aspects implicites concernent tous les aspects du soi qui ne sont pas disponibles immédiatement à la conscience. Les aspects implicites et explicites du soi n’est pas une idée nouvelle. « Elle est en étroite relation avec la partition, par Freud, de l’esprit en niveaux conscient, préconscient (accessible mais pas sur le moment), et inconscient (inaccessible). Mais les termes de Freud ont une portée théorique qui dépasse mon propos ici 17. »

Et les gènes alors ?

Des coupables ou des responsables ? Mais comment expliquer nos sentiments divergents à l’égard d’un acte que nous avons accompli nous-mêmes ? Pas nos jugements moraux mais nos sentiments ? Un geste que nous faisons, qui produit une souffrance chez autrui, nous donne-t-il une satisfaction de soi ? Comment expliquer le sentiment d’une femme qui perd son bébé par accident et de la même femme demandant une Ivg ou d’une Itg ? La perte est bien la même, mais le sentiment, est-ce le même ?
Peut-être qu’en abordant l’autre volet, celui des gènes, nous arriverions à voir un peu plus clairement cette difficulté à déchiffrer l’être humain, on comprendrait les raisons qui font obstacle à s’entendre. « Nous sommes des machines à survie - des robots programmés à l’aveugle pour préserver les molécules égoïstes connues sous le nom de gènes. » En 1976, Richard Dawkins a relancé le débat 18.

Cela signifie quoi ? Ou bien c’est l’inconscient ou bien ce sont les gènes ! Fatalisme. Les actes des hommes leur échappent, nous ne sommes pour rien dans nos comportements… C’est écrit « mektoub » ! Les dieux, l’inconscient et les gènes sont responsables de tout et l’homme est non-responsable ; C’est confortable, enfin !

Ces débats philosophiques, scientifiques et théologiques sur la marge de liberté de l’homme, jeté au monde se retrouvent tout au long de l’histoire. A la différence qu’autrefois la question était : est-ce dieu ou l’homme qui décide ? Cependant avec les sciences, le débat s’est élargi. Il ne s’arrête pas à une simple analogie entre les dieux et les hommes, mais suppose également que « l’homme savant » va pouvoir intervenir pour modifier le destin de l’humanité. Et ce n’est plus de la science-fiction ! À quel niveau peut-on dire voilà ce qui appartient à la culture et ce qui appartient aux gènes ? De multiples options sont sur « le marché de la pensée ». Laquelle est vraisemblable ?

Les neurosciences ne sont pas encore en mesure de dire une parole définitive sur l’homme. Tous les savants de ces disciplines en conviennent. Mis à part, peut-être, un certain nombre, influencé par des idéologies plutôt que par des résultats scientifiques. De plus, l’analyse change en fonction des multiples écoles et chacune considère que sa voie est la plus scientifique.
Dans un travail collectif, réalisé par une équipe de professeurs de génétique comportementale, de psychologie et de psychiatrie, nous découvrons certaines informations pouvant faire avancer notre sujet. « Découvrir tous nos gènes et déterminer la séquence des 3 milliards de bases d’ADN est le grand but du projet Génome Humain. Jusqu’à maintenant, moins de 1 % du génome humain a été séquencé. Imaginons les volumes d’une encyclopédie : si 3 000 bases rentrent dans une page, et que chacun des volumes contient 1 000 pages, l’inventaire des séquences d’ADN d’une seule personne nécessiterait 1 000 volumes. Et cette encyclopédie n’aborde même pas la question des variations interindividuelles dans les séquences d’ADN, qui est au cœur de la génétique du comportement. » Et plus loin : « Environ 3 millions des 3 billions des bases nucléotidiques humaines présentent des variations d’un individu à un autre… » La génétique comportementale se demande pourquoi « les gens sont comportementalement différents » ; « certaines personnes développent-elles des maladies ou retards mentaux ?

Pour cette raison, elle se concentre sur l’étude des différences génétiques et environnementales qui peuvent rendre compte des écarts observés 19. »

Ce que ce travail révèle est que les gènes seuls ne décident pas de l’avenir de l’être humain car l’environnement joue un rôle dans son destin. « L’action des gènes sur le comportement correspond seulement à une influence ou un élément qui contribue à l’apparition d’un caractère ; ce n’est pas un déterminisme ou une préprogrammation. L’action d’un milieu est généralement aussi importante que celle des gènes… La reconnaissance de différences interindividuelles, sans se soucier de leur origine génétique ou environnementale, ne vient pas vicier le principe de l’égalité 20. »

Mais l’élément le plus important concerne l’être humain, créature unique à jamais ! « A l’exception des vrais jumeaux », chacun est une création génétique unique, destinée « à ne jamais être répétée. » De plus, les différences entre humains sont liées davantage à l’environnement qu’aux gènes : « Les variations phénotypiques non expliquées par des variations génétiques peuvent être attribuées à l’environnement… Les études de génétique fournissent la meilleure preuve possible de l’action exercée par l’environnement. 21 » Ajoutons que le rôle de l’être humain est capital dans sa maîtrise de lui-même : « Les progrès futurs dépendent du développement des mesures environnementales reflétant le rôle actif que nous jouons dans la construction de nos expériences personnelles 22. »

Enfin l’être humain est libre de ce que l’on a souvent mis sur le dos de son destin génétique. Mais à l’inverse, une charge colossale repose sur lui pour décider de son avenir : « La reconnaissance de ces interactions et corrélations entre le capital génétique et le milieu accentue le rôle important des recherches permettant de montrer les mécanismes des risques liés à l’environnement. Elle sert aussi à démontrer que les découvertes génétiques sont en contradiction avec la croyance que les effets des facteurs génétiques sont prédéterminés ou que les effets des facteurs environnementaux sont négligeables 23. »

C’est un débat qui divise les scientifiques, dans lequel rien n’est accepté par tous. Richard Dawkins, E. O. Wilson et Steven Pinker « ont avancé avec force que les aspects essentiels de l’esprit et du comportement sont hérités. Pourtant, les gènes modèlent seulement dans leurs grandes lignes les fonctions mentales et comportementales, contribuant pour 50 % au mieux, et souvent pour beaucoup moins, à un trait donné 24 », dit Ledoux.
Mais si la nature humaine est si mauvaise que l’instinct de mort, l’agressivité dominent l’histoire et que les philosophes, les prophètes n’ont rien pu pour modifier cette nature, comment peut-on enfin comprendre quelque chose à l’Homme !

Jeter une pierre dans l’Océan ne trouble pas ses habitants. La question soulevée par les rapports entre gènes et culture ou environnement pose des interrogations quant à la psychanalyse car elle met fin à l’idée d’une « unité psychique de l’humanité » et à une « validité des interprétations psychanalytiques de la culture 25. » Par conséquent, les liens entre sciences et psychanalyse se résument à « ou bien ou bien » ; c’est-à-dire, prendre les arguments des sciences en considération, ou bien les ignorer. Le premier choix exige de revoir les concepts antérieurs et le deuxième est de faire de
la psychanalyse une science à part ! Accepter, c’est remettre en
question certains principes théoriques mais refuser, c’est faire un
cheminement de foi.

L’avancée des sciences actuellement renvoie la connaissance
antérieure à de la pure imagination et spéculation philosophique. Il
n’y a rien de comparable dans l’histoire, sauf, peut-être, les grandes
découvertes de l’Amérique et du cap de Bonne-Espérance qui ont
mis fin à bien des mythes.

Avec ou sans gènes !

Des coupables ou des responsables ?
L’homme a souvent introduit des éléments métaphysiques dans sa
pensée pour déjouer ses dificultés et arriver à son but : Descartes : « 
l’Etre parfait et infini » ; Kant : « la transcendance » ; Hegel : « 
l’absolu » ; Freud : « l’inconscient ».

Donc, le rationalisme est mis de côté pour croire en un dieu ou pour
faire passer une idéologie, une pensée qui sert tel ou tel intérêt.

Que l’inconscient existe, comme l’affirment les neurobiologistes tels
Damasio, Edelman et d’autres, soit. Mais, aller dire que notre vie est
dirigée par lui, c’est une question dont la réponse reste dans une
zone d’ombre. L’inconscient ne contrôle pas toutes nos actions mais
celles qui sont liées à l’affect enfoui involontairement, comme une
phobie, par exemple. L’inconscient est l’enregistrement involontaire,
par le cerveau d’événements réels et oubliés, selon Ledoux.

Des questions, jamais résolues, restent devant nous : donner la mort
à un assassin, « accorder » la mort à un être souffrant sans espoir ?
Où est-elle la frontière entre le bien et le mal ? Des arguments pour
le premier cas de figure : « on rend justice à la victime » et, pour le
second « on a le droit de disposer de son corps ». Ne pas secourir un
être vulnérable « n’est pas bien », « n’est pas mal » ou « bien » ou « 
mal » ?

Alors, en décidant d’un acte de punition ou d’un acte de grâce, nous
comportons-nous consciemment ou bien est-ce que ce sont nos
gènes et notre inconscient qui nous conduisent ?

Ledoux considère que « La connaissance de ce que nous sommes,
notre manière de penser de nous-mêmes, de ce que les autres

pensent de nous et la façon dont nous agissons typiquement dans certaines situations sont pour une large part apprises, et ces informations nous sont accessibles à travers la mémoire 26. » Le refoulement, l’inconscient étaient et sont au cœur des débats sans cesse : de Foucault, Deleuze, Althusser et bien d’autres. Les neurosciences, la biologie et les nouvelles découvertes sur le cerveau, les gènes viennent pousser le débat plus loin encore. Qu’est-ce que les pères et les mères avaient engendré ? Et, si le progrès arrive à cloner les humains, qu’allons-nous avoir comme descendants de ces descendants ?

Quelle que soit l’interprétation que l’homme donne à propos de sa responsabilité — avec inconscient ou avec gènes — il n’a pas, encore, le droit de mettre sur le dos de l’un ou l’autre son irresponsabilité dans le monde. Nous avons une longue histoire, certes contradictoire et pleine d’erreurs… Mais nous avons pu continuer à exister et à améliorer nos conditions d’hygiène, faire des progrès en économie, en sciences, etc. Mais, il semble qu’il nous reste à repenser la question de l’altruisme à l’égard de ceux qui nous sont proches et aussi de ceux qui sont lointains.

Nous bâtissons un monde protégé contre des ennemis virtuels mais sans défense contre nous-même. Une vie économique déséquilibrée, une santé publique qui pose des questions, une éducation nationale qui en pose autant. La famille porte tous les paradoxes dans la forme qu’elle cherche à construire. Que l’individu acquière son identité en se détachant des parents, soit. Mais que cela ne se traduise pas par l’offrande de ses aïeux au Dieu soleil. « Le refoulement figé en normalité ou la reconnaissance cynique d’un état injuste du monde ne plaident pas pour un déficit du savoir, mais pour une corruption de la volonté. Les hommes qui pourraient le mieux le savoir ne veulent pas comprendre. » Mais est ce que nous « … devons faire reposer notre espérance sur un pouvoir absolu capable d’intervenir rétroactivement dans le cours de l’histoire, de rétablir l’ordre brisé et de rendre leur intégrité aux victimes 27 ? »

Qui est coupable, qui est responsable ? Peu importe, les gènes, l’inconscient, le soleil sont les coupables et nous sommes les responsables !

Les transformations de la société, des idées, provoquent des crises de repères. « Mutation des réels, des idées, nécessité de réécrire le processus freudien, car dépassé par le temps. », dit Melman, psychanalyste. Dès qu’il y a en nous un quelconque souhait, il devient légitime qu’il trouve sa satisfaction. Tout désir des individus trouve sa réalisation appuyée par les législations, car, enfin, au nom de quoi les sociétés refuseraient-elles 28 ?

Nous nous trouvons face à des « agglomérations d’individus auto-fondés, de sujets-Rois promus en mini-États, de fils libérés de la croyance au Père », dit Legendre. Ce père « incertain » dans un certain discours moderne est l’amalgame entre famille patriarcale et principe de parenté 29. Mais, un coup a déjà été donné au père depuis la définition romaine : « la mère est absolument certaine, le père est toujours incertain. » La figure d’Œdipe change, dans une perspective de famille moderne. Œdipe ne « tue » plus forcément le père, mais l’enfant devenu adolescent cherche son origine.

Quoique nos sociétés possèdent tous les moyens pour éviter la plupart des problèmes, il semblerait que leur fonctionnement se base sur la panique… Le philosophe Peter Sloterdijk questionne : « Le vécu panique admet-il une civilisation ? La civilisation dans la mesure où elle doit s’édifier sur des espérances, des répétitions, des sécurités et des institutions, n’a-t-elle pas pour condition l’absence, voire l’exclusion de l’élément panique ? Nous parions que c’est le contraire. C’est seulement grâce à la proximité d’expériences paniques que des civilisations vivantes sont possibles – c’est seulement la démesure, vécue à l’occasion, qui dégage un domaine humain mesuré où on peut cultiver les choses pour lesquelles nous sommes compétents 30. »

Il nous faudra passer par des folies, par une catastrophe pour trouver des alternatives !

Freud s’interrogeait à propos de l’humanité : « La question décisive pour le destin de l’espèce humaine me semble être de savoir si et dans quelle mesure son développement culturel réussira à se rendre maître de la perturbation apportée à la vie en commun par l’humaine pulsion d’agression et d’auto-anéantissement 31. » Ces questionnements ont été posés par maints penseurs depuis des milliers d’années déjà. Ainsi « l’Ecclésiaste » ou « Qohèlèt » doutait de la nature humaine dans un texte digne d’un existentialiste, d’un Kafka, d’un Beckett, d’un Pessoa. « 4- 1- Mais je retourne, moi, et je vois toutes les oppressions qui se font sous le soleil. Voici les larmes des opprimés, sans réconfort pour eux ; la force est en main de leurs oppresseurs, sans réconfort pour eux. 2- Et je félicite, moi, les morts qui sont déjà morts, Plutôt que les vivants qui sont encore en vie. 3 – Et, mieux que les deux, celui qui n’est pas encore qui n’a pas vu le fait du mal qui se fait sous le soleil 32. »

Voyons encore ces mots d’Érasme : « Mais pourquoi j’embarque sur cet océan immense des superstitions ? quand j’aurais reçu du ciel, comme Virgile, cent bouches, cent langues et une voix de fer, je ne pourrais jamais venir à bout de rapporter toutes les espèces de folies qui sont sur terre 33. »
Schopenhauer disait : « Allez frapper aux portes des tombeaux et demandez aux morts s’ils veulent revenir au jour : ils secoueront la tête d’un mouvement de refus. » 34

En attendant l’Homme sur mesure
Si nous faisons le tour de toute pensée ancienne ou de notre temps, c’est le pessimisme à l’égard de l’homme qui est de mise. Alors, si nous acceptons de cloner « les meilleurs d’entre nous » aurons-nous trouvé une solution ?

Il semble que oui et non ! D’ici à cinquante ans, affirme Wilson, « nous pourrons, alors, agir sur nos descendants : nous pourrons les modifier provisoirement sans altérer notre patrimoine génétique, ou bien les changer définitivement grâce aux mutations de gènes et de chromosomes… L’humanité se trouvera en position de prendre le contrôle de son destin 35. » « Les espoirs des uns et les craintes des autres suscités par la question du clonage humain viennent clairement de l’importance des gènes à régler non seulement notre apparence mais aussi ce que nous sommes », selon Ledoux36. »

Et, là justement, sur quelle valeur les sociétés vont-elles s’opposer au clonage ? Nous sommes déjà clonés depuis toujours : nous adorons les mêmes divinités, partageons les mêmes idéologies, écoutons les mêmes musiques, nous habillons pareil, etc. Qu’allons nous faire de pire ? Même parfois, quand nous voulons éliminer un mal, nous fabriquons le pire. Enfin, est-ce que nous allons parvenir, à petits pas, à modifier l’homme ?

Fred Snyder est un spécialiste mondialement réputé de la cognition humaine. Grâce à un procédé de stimulation magnétique transcranienne (SMT, TMS en pays anglophones), le cerveau humain est capable de modifier ses perceptions du monde extérieur et d’améliorer certaines capacités cognitives. L’envoi d’ondes intenses et brèves sur certaines zones du cortex a pour effet de modifier les traits de personnalité des malades. La SMT est utilisée à titre expérimental dans le traitement de la dépression, de la maladie de Parkinson, de l’autisme et d’autres pathologies du système nerveux central. Selon Snyder, qui a analysé dans le passé le phénomène des « idiots savants » (une forme de l’autisme), des stimulations locales peuvent inhiber certaines fonctions cérébrales et en surexprimer d’autres 37.

Gregory Stock, qui dirige le programme « Médecine, technologie et société » de l’Ecole de Médecine de l’Université de Californie, répond aux critiques contre le clonage et confirme : « Une chose est sûre : nous découvrons les secrets de la vie, nous comprenons comment elle fonctionne, nous apprenons peu à peu à intervenir dans ses processus et à les modifier. » Le screening des embryons par biopuces arrivera dans la décennie et, au-delà des maladies, il permettra en effet de tester des aptitudes, des tempéraments, des personnalités pourvu qu’ils comportent une part génétique… Une personne renfermée pourra corriger ce qu’elle estime être un défaut en atténuant la timidité de sa descendance. La diversité génétique va augmenter. Le choix germinal consiste à intervenir aux premiers stades du développement embryonnaire. Les gènes modifiés dans les cellules souches totipotentes vont ensuite s’exprimer naturellement avec les autres, lors de la différenciation.

Il n’y a plus de limites entre la thérapie et l’amélioration, entre la prévention et le traitement, entre le naturel et l’artificiel. « Personne n’a la même définition de ce qui fait la liberté et la dignité de l’homme. Ceux qui utiliseront ces nouvelles technologies auront un profil psychologique différent de ceux qui les refuseront 38. » Si les neurosciences découvrent les neurones responsables de la haine ou de l’amour, cela signifie que l’homme va pouvoir enfin changer le monde en modifiant le comportement des humains vers l’un ou l’autre par une simple intervention sur ces neurones !
Plus besoin de se fatiguer l’esprit avec des utopies qui n’ont jamais vu le jour ! Mais changer notre patrimoine biologique, sans toucher aux environnements et aux bases économiques, sociales, culturelles sera un travail unidimensionnel. Cela donnera peut-être un résultat pire et c’est pour cette raison, parmi d’autres, que des voix s’élèvent contre le clonage. Sans doute, la « quatrième vexation » était l’ordinateur, avec sa capacité de calcul et ses traitements d’informations qui dépassent l’humain. Et la cinquième sera le clonage.

Des questions, encore alors, vont se poser ! On a vu des procès pour les échographistes car ils n’ont pas pu diagnostiquer une anomalie chez l’enfant à naître. Et il paraît qu’il y a des procès pour les météorologistes qui n’ont pas prévu le mauvais temps ! Y aura-t-il des procès pour les neurobiologistes si les résultats de leurs efforts ne clonent pas les « surhommes », tant rêvés et si, à la place, ils nous offrent des monstres ?

En attendant la réalisation d’un autre « Homme sur mesure » nous restons les pieds sur terre. Que les actes de l’être humain soient sous l’influence de l’inconscient, des gènes ou des dieux, cela ne le dispense pas d’agir selon sa propre responsabilité consciente. Car, au moins ainsi, l’image qu’il peut se faire de lui-même comme porteur de morale d’éthique et de valeurs laisse espérer.

Il y a un point de commencement à partir duquel les valeurs se construisent pour qu’une société bâtisse son existence et sa survie. Ce point n’est pas un mystère ; c’est qu’une société est l’ensemble des êtres humains qui cohabitent et partagent ses ressources bien qu’inégalement, ce n’est pas un secret ! Mais pour que cette société demeure face à ses difficultés, il faut un minimum tolérable d’entente entre citoyens et d’altruisme. Si l’inconscient ou les gènes sont nos maîtres, alors, il faut pardonner à ceux qui massacrent des innocents, car ils n’y sont pour rien de leur brutalité !

Même si nous admettons que nos actes ne sont pas tous rationnels, que nous commettons des erreurs et que certains peuvent en tuer d’autres pour rien qui les touche personnellement, que certains se suicident sans que rien, pourtant, ne semble leur manquer… Malgré tout cela, nous arrivons par moments à nous entendre sur la beauté d’un spectacle, d’un poème, d’un tableau, d’un paysage, sur ce qui est juste… etc. Et pourtant, nos gènes sont uniques et nos inconscients aussi..

Encore, nous arrivons à ne pas sauter tous du bateau, à ne pas mettre le feu chez les voisins. Autrement dit, l’aspect de la responsabilité à l’égard et de soi et de l’autre domine le « désir d’anéantissement ».
Face à une détresse, une vulnérabilité, un isolement ou autre, concernant un sujet sous notre responsabilité, directe ou indirecte, il serait impensable de se gratter la tête pour se poser la question : « agir ou ne pas agir ? » Ou « sommes-nous sous l’influence des gènes ou de l’inconscient ? » Car, au moment où le sujet est vulnérable, l’indifférence serait de la non-assistance à personne demandeuse « par force », comme dirait Aristote. Autrement dit, potentiellement demandeuse sans le pouvoir de le dire. On connaît le prix payé !

L’influence de l’environnement sur la vie psychique et sur les gènes est une hypothèse, mais il vaut mieux la considérer vraie que fausse car on a la possibilité de la jouer comme une carte gagnante. Si nous suivons cette idée du naturaliste Edward Wilson, nous pouvons jouer sur la moitié de chance pour notre survie. « … La sélection naturelle a ajouté à l’évolution génétique la voie parallèle de l’évolution culturelle, et ces deux formes d’évolution sont liées d’une certaine manière. Nous sommes prisonniers pour le meilleur ou pour le pire, de nos gènes, mais aussi de notre culture 39. » Il ajoute que « L’explication de l’action causale des gènes sur la culture, comme celle des gènes sur n’importe quel produit de la vie, ne réside pas dans l’hérédité seule. Et ce n’est pas non plus l’environnement. C’est l’interaction entre les deux… Le même genre d’interaction entre les gènes et l’environnement apparaît dans chaque catégorie de la biologie humaine, y compris le comportement social. » L’environnement n’est pas seulement les circonstances immédiates dans lesquelles se trouvent les personnes elles-mêmes, mais, c’est « la myriade d’influences qui forment le corps et l’esprit, étape par étape, à chaque phase de la vie 40. »

L’histoire nous montre que les êtres humains n’ont pas besoin d’armes pour faire du mal à autrui et causer sa mort. Il suffit de les priver de leur filet protecteur, de ce peu, de ce geste nommé : amour, tendresse, attention, soutien, responsabilité, ou tout autre synonyme d’un de ces mots… Ce geste à faire, ce n’est ni l’inconscient ni les gènes qui nous l’interdit. Cela veut dire que tout être vulnérable où qu’il soit a besoin « d’un œil en plus » et d’une main. Devant des détresses qui font signe, attendre qu’une personne vulnérable verbalise son besoin d’être soutenu semble contraire à toute éthique.

Ledoux avance encore cette idée : « … Cela ne signifie pas que nous soyons simplement victimes de notre cerveau et que nous ne fassions que céder à nos impulsions. Cela signifie que la causalité descendante a parfois de la difficulté à agir. Savoir ce qui est bon à faire n’implique pas toujours naturellement que nous le faisons. (…) Quand les émotions ne sont plus contenues, comme dans les troubles de l’anxiété ou de la dépression, la personne n’est plus ce qu’elle était autrefois. Et quand les motivations sont détournées par la dépendance à l’égard d’une drogue, les aspects émotionnels et intellectuels de la vie en pâtissent 41. » Ledoux défend l’idée d’une trilogie mentale où l’esprit est composé de « la cognition, de l’affect (l’émotion) et la capacité de décision (la motivation). Il précise que « l’activité de la pensée ne peut être comprise si les émotions et les motivations ne sont pas prises en compte. » Car il se trouve que « les circuits neuronaux sont assemblés au cours du développement et ils se sont « modifiés quand nous apprenons et mémorisons 42. »

Entre savoir et faire, il y a des contradictions et des incohérences. Pour quelles raisons ? Voilà une autre réponse. C’est la pensée d’un homme qui porte deux « casquettes » : psychanalyste et philosophe issu de l’école de Francfort. Erich Fromm donne une explication aux attitudes de l’homme quant au bien et au mal : « La liberté de choix n’est pas une aptitude abstraite que quelqu’un « possède » ou « ne possède pas », mais plutôt une propriété de la structure caractérielle d’un individu donné.

Certaines personnes ne sont pas libres de choisir le bien parce que, de par leur structure caractérielle, elles ont perdu la capacité d’agir d’une manière conforme au bien. D’autres en revanche ont perdu la capacité de choisir le mal, précisément parce qu’elles ont perdu toute attirance pour le mal….

L’individu est contraint d’agir comme il le fait parce que le rapport de force existant entre les différentes composantes de son caractère ne lui laisse pas le choix. » Et chez la majorité des gens « nous avons affaire à des inclinations contradictoires qui s’équilibrent de telle manière qu’un choix est réellement possible 43. » « Pouvoir-être-soi-même », ici et au présent, est la synthèse de notre histoire dès la naissance, et certains disent même d’avant, depuis la période anténatale. Si nous prenions cette thèse comme fort probablement vraie, nous avancerions dans une démarche qui nous offre plus de garantie quant à l’avenir. Car en fin de compte, nous pouvons dire que nous clonons l’esprit de nos descendants par et à travers l’environnement, l’éducation, la morale, l’éthique, etc.

« Pouvoir-être-soi-même » ne signifie pas que « Je est le monde ». L’être humain est « pile et face » : comment nous nous voyons et comment les autres nous perçoivent et c’est la dialectique permanente des deux qui fait de nous ce que nous sommes ainsi que notre devenir.

Un mystique nous donne peut-être une non-fin satisfaisante, une conclusion : « Plus la lumière grandit pour l’homme, plus le mystère grandit avec elle. Chaque vérité qui apparaît se cache en apparaissant : car elle n’apparaît pas totalement, et plus l’homme la voit, plus il voit qu’il ne la voit pas. Plus l’horizon s’étend devant nos yeux, plus les choses qui sont derrière nous, devenant plus lointaines et plus profondes, prennent d’importance pour nous, et, quand nous avons plongé bien dans l’abîme de la lumière, une de nos récompenses est de fermer les yeux et d’admirer, au-delà des grandeurs vues, les immensités qu’on ne voit pas. C’est au point que la langue humaine, qui sait tant des choses, regarde comme synonyme ces deux mots : mystère ; vérité 44. » Disait Ernest Hello.
Toute théorie devenue un mythe est un mythe théorique.

Notes


1. Freud Sigmund, Une difficulté de la psychanalyse, In L’inquiétante étrangeté et autres essais, Gallimard, traduit de l’allemand par Bertrand Féron, Paris, 1985, pp. 177-187.

2. Popper Karl R., Conjectures et réfutations : la croissance du savoir scientifique, traduit de l’anglais par Michelle-Irène et Marc de Launay, Payot, Paris, 1985, p. 66.

3. Postel-Vinay Olivier, Que reste-t-il du refoulé freudien ?, in La recherche, numéro spécial, n° 366 juillet-août 2003, pp. 70-73.

4. La Sainte bible, traduite d’après les textes originaux hébreu et grec par Louis Segond, 1910, sur internet, aussi La Bible, traduite et présentée par André Chouraqui, éd Desclée de Brouwer, Paris, 1989, p. 1878

5. Damasio Antonio, Spinoza avait raison : joie et tristesse, le cerveau des émotions, traduit par J.-L. Fidel, Odile Jacob, Paris, 2003, pp. 128-29

6. Ledoux Joseph, Neurobiologie de la personnalité, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Kaldy, Odile Jacob, Paris, 2003, p. 14

7. 7. Freud S., Nouvelle suite des leçons d’introduction à la psychanalyse, in Oeuvres complètes, tome xix, (1931-1936), traduit de l’allemand par Janine Altounian et d’autres, PUF, Paris, 1995, p. 267

8. Lacan Jacques, Le moment de conclure, XXV- 1977-1978, Séminaire du 15 novembre 1977, Version rue CB

9. Leclaire Serge, Ecrits pour la psychanalyse, 1 Demeures d’ailleurs (1954-1993), Arcanes, Paris, 1996, pp. 348-49

10. Green André, Idées directrices pour une psychanalyse contemporaine, Puf, Paris, 2002, p. 261

11. Green, op. cit. p. 337

12. Edelman Gerald, Biologie de la conscience, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Ana Gerschenfeld, Odile Jacob (poche), Paris, 2000, pp. 222 et 224

13. Damasio Antonio R., Le sentiment même de soi : corps, émotions, conscience, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claire

Larsonneur et Claudine Tiercelin, Odile Jacob (poche), Paris, 2002, pp. 378-79

14. Damasio, Le sentiment, p. 293

15. Damasio, Le sentiment, p. 269

16. Ledoux, op. cit., pp. 20-21

17. Ledoux, op. cit., pp. 42-43

18. Dawkins Richard, Le gène égoïste, traduit de l’anglais par Laura Ovion, Odile Jacob (poche), Paris, 2003, p.7

.19. Plomin R., Defries J. C., McClearn G. E. et Rutter M., Des gènes au comportement : introduction à la génétique comportementale, 3e édition américaine, traduit par P. Arecchi, De Boeck Université, Paris, Bruxelles, 1999, pp. 60-69

20. Ibid, p. 113

21. Ibid., 112

22. Ibid., 359

23. Ibid., 361

24. Ledoux, op.cit., p. 13

.25. Devereux Georges, Ethnopsychanalyse complémentariste, traduit de l’anglais par Jolas Tina et Gobard Henri, Flammarion, Paris, 1985, p. 79.

.26. Ledoux, op. cit., p. 19

27. Habermas Jürgen, L’avenir de la nature humaine : Vers un eugénisme libéral ?, Traduit de l’allemand par Christian Bouchindhomme, Gallimard, Paris, 2001, pp. 18-19

28. Melman Charles, Homme sans gravité, Denoèl, Paris, 2002, p. 38
29. Legendre Pierre, Le crime du caporal Lortie, fayard, paris, 1989, p. 36-37 et 168

30. Sloterdijk Peter, La mobilisation infinie : vers une critique de la cinétique politique, traduit de l’allemand par Hans Hildenbrand, Christian Bourgois, Paris, 2000, p. 90

.31. Freud S., Le malaise dans la culture, in Œuvres complètes, tome xviii, (1926-1930), traduit de l’allemand par Janine Altounian et autres, PUF, Paris, 1994, p. 333

.32. La Bible, traduite par André Chouraqui, p. 1355

33. Érasme, Eloge de la folie, traduit du latin par Thibault de Laveaux, éditions Mille et une nuits, 1997, p. 87

34. Schopenhauer Arthur, Le monde comme volonté et comme représentation, traduit par A. Burdeau, Puf, Paris, 1998, p. 1206.

.35. Wilson, Edward O., L’unicité du savoir : de la biologie à l’art, une même connaissance, traduit de l’américain par Constant Winter, Robert Laffont, Paris, 2000, p. 361

.36. Ledoux, op. cit., p. 13

37. Osborne Lawrence, Savant for a Day, in The New York Times, New York, 22 juin 2003

.38. Stock Gregory, Le choix germinal est inéluctable ! entretien avec : le site : http://www.lesmutants.net (Stock Dirige le programme « Médecine, technologie et société » de l’Ecole de Médecine de l’Université de Californie (Los Angeles), son dernier livre : Redesigning Humans, 2002.
39. Wilson, op. cit., p. 171

40. Wilson, op. cit., pp. 181-183

3. 41. Ledoux, op. cit., p. 397

42. Ledoux, op. cit., pp 37 et 219…

43. Fromm, Erich, Le cœur de l’homme : sa propension au bien et au mal, traduit de l’anglais par Sylvie Laroche, Payot, 1991, Paris, pp. 186-87
44. Hello Ernest, L’Homme, Paris, éditions l’Ecritoire, 1998, pp. 79-80)

Bibliographie

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De l’inconscient aux gènes

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